Sacha Distel : enfant de Django mais pas trop

Sacha Distel à la guitare avec John Lewis

A ses amis musiciens qui avaient mal tourné, Barney Kessel leur lançait : Quoi que tu fasses, tu seras toujours un jazzman. Il aurait pu le dire à Sacha Distel, qui vient de mourir à l'âge de 71 ans. Plus connu comme chanteur de variétés que comme musicien, on n'oubliera pas qu'il fût un très honnête guitariste de jazz au phrasé très raneyien et qu'il aura contribué à la création de l'une des pages les plus remarquables du jazz parisien des années 50.

Louis Armstrong répétait à qui voulait l'entendre que pour faire carrière dans le jazz, il fallait chanter. Manifestement, Sacha Distel a bien entendu Satchmo et retenu la leçon. Il a chanté, mené une longue carrière internationale de "crooner français" mais qui, en dehors des passionnés, se rappelle le guitariste qu'il a été et sa contribution aux plus belles pages de l'histoire du jazz parisien des années 50 ?
Né le 29 janvier 1933 à Paris, Sacha Alexandre est le fils de Léonine Distel, ingénieur chimiste et d'Andrée, pianiste et sœur du chef d'orchestre Ray Ventura. Jeune adolescent, c'est auprès de son oncle qu'il découvre la musique de jazz en écoutant les Collégiens répétant leurs futurs succès. De temps à autres, il a le privilège d'être invité dans le dancing des Champs Elysées où l'orchestre se produit régulièrement. Mais c'est un peu plus tard pendant le tournage du film Mademoiselle s'amuse qu'Henri Salvador, alors membre des Collégiens, lui apprend la guitare et lui fait découvrir Frank Sinatra auquel il rêvera immédiatement de pouvoir un jour être comparé.

Sa première guitare

Sacha Distel avec sa Di Mauro

Comme il a étudié le piano classique pendant six ans au cours Marguerite-Long, Sacha Distel apprend vite. Il se fait offrir sa première guitare (une Di Mauro) et devient membre des Noise Makers, l'orchestre du Lycée Claude Bernard et des suprises-parties des jeunes du XVIéme arrondissement. Mais le style pratiqué par la formation - le New Orleans - ne l'enthousiasme pas. Il lui préfère le be-bop et l'école des guitaristes "cool" américains comme Barney Kessel, Herb Ellis, Jimmy Gourley ou Jimmy Raney. La musique de Django Reinhardt, qu'il a vu en concert à l'ABC en 1948 et au Pavillon de l'Elysée en 1949, ne l'attire pas trop non plus. "Je n'aimais pas du tout l'école des guitaristes gitans (…)," avouait Sacha Distel l'an dernier au cours d'un entretien publié dans le magazine Jazzman à l'occasion de la célébration du cinquantenaire de la disparition de Django Reinhardt.

Sacha Distel fait ses débuts de jazzman au Sully d'Auteuil dans l'orchestre d'Hubert Damisch au côté du batteur Jean-Louis Viale et du contrebassiste Jean-Marie Ingrand auxquels se joint bientôt le très powellien et remarquablement talentueux pianiste René Urtreger puis, ses études terminées, entre dans le métier de l'édition musicale. Editeur le jour, jazzman la nuit.

C'est dans ce cadre qu'il aura la chance, au printemps de 1952, de rencontrer Jimmy Raney en même temps que Stan Getz aux USA où il effectue un stage pour le compte de son oncle. Les deux musiciens lui prodigueront leçons, conseils et partitions. A New-York, raconte Sacha Distel dans son livre autobiographique Les pendules à l'heure (Carrère) Stan Getz m'avait prêté ses partitions que j'avais recopiées des nuits entières pour pouvoir les jouer à Paris. [De retour à Paris] je les travaillais avec Jimmy Gourley à la guitare, Henri Renaud au piano, Gros Louis (Jean-Louis Viale) à la batterie et un adorable saxophoniste André Ross dit "Cousin", pour préparer notre passage au Tabou, rue Dauphine où nous devions nous produire prochainement.

L'âge d'or

Le Bobby Jaspar All Stars au grand complet au Club Saint-Germain

Tout auréolé de ses rencontres new-yorkaises, il devient l'un des piliers du jazz parisien dont c'est l'âge d'or.

Au sein du quintette de l'alto Hubert Fol (René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasse et Baptiste "Mac Kac" Reilles à la batterie, il enregistre en mai 1954 à l'Appollo-Théâtre un album, Jazz Boom. Avec sa bande de copains, ses "Mousquetaires" comme il les appelle, (Hubert Damisch est retourné à ses études de philosophie et a été remplacé par le vibraphoniste belge Sadi Lallemand) enrichie du saxophoniste Bobby Jaspar (un autre Belge) avec qui il partage le même enthousiasme pour la musique de Getz puis du niçois Barney Wilen, il écume la plupart des clubs à la mode, du Tabou (dont les habitués auront la primeur de Thou Swell avant même que Stan Getz et Jimmy Raney ne l'aient gravé !) au Ringside (où il flirte avec la chanteuse Sarah Vaughn qui l'intègre un peu plus tard à l'une de ses séances d'enregistrement) en passant par le Perdido et l'incontournable Club Saint-Germain. C'est dans ce dernier que Sacha Distel fait la rencontre de Django Reinhardt. "…je me suis rendu au Club Saint-Germain", raconte–t-il. "Django y jouait avec le saxophoniste Jean-Claude Forenbach. Je me suis installé au premier rang. Je n'ai pas particulièrement aimé ça, pour être franc, mais quand même, Django m'avait drôlement impressionné. A un moment de la soirée, il me tendit sa guitare pour interpréter un morceau. J'avais l'habitude de jouer sur une guitare avec les cordes assez basses sur le manche. Celles de Django étaient hautes. Ce n'est pas des doigts qu'il fallait pour appuyer mais des pinces en acier. Je n'ai pratiquement pas pu jouer sur cette guitare. Il faut bien dire que j'avais la trouille. J'ai joué très vite et à la fin, il me dit : Ah, tu sais, j'aime bien comme tu joues, on devrait faire un disque ensemble. Django Reinhardt me demandant de faire un disque avec lui, je me suis intéressé beaucoup plus à sa musique! Malheureusement, il a disparu l'année suivante." Devenu célèbre, Sacha Distel se rappellera "le temps de sa première guitare" en compagnie de Stéphane Grappelli [extrait vidéo] et rendra souvent hommage au génial manouche dont, au fond, il fût un inconditionnel.

Pour l'heure, il est de toutes les aventures jazzistiques. Les bœufs avec les musiciens américains de passage à Paris se succèdent nuit après nuit et il joue aussi bien avec Clifford Brown qu'avec Lionel Hampton au côté de qui il grave, en mars 1955 à la Schola Cantorum, un album que Nicole et Eddie Barclay ont décidé de produire, Lionel Hampton and his french new sound.

De son côté, Bobby Jaspar, qui cherche à monter un quintet à l'image de celui de son idole, Stan Getz, s'entoure de Sacha Distel pour tenir le rôle de Jimmy Raney (René Thomas, un autre Belge hyperdoué, le remplacera très avantageusement un peu plus tard), de René Urtreger, de Baptiste "Mac Kac" Reilles à la batterie et de Jean-Marie Ingrand à la contrebasse. Sacha Distel, remplit ses obligations militaires le jour et se produit la nuit dans les boîtes. Il sera démobilisé en février. "Je suis revenu à la musique de jazz proprement dite, au Club Saint-Germain, avec Bobby Jaspar, ce qui a été une formidable aventure," confiera Sacha Distel lors d'une interview publiée dans Jazz Hot n°383. "C'était le premier orchestre de jazz de Paris : on avait les costumes, les cravates, etc. et on a fait l'Olympia. Tous les grands musiciens qui sont venus à Paris à l'époque ont joué avec nous, Getz, Chet Baker. C'était notre grande fierté."

Jimmy Gourley, René Thomas et Sacha Distel accueillent Jimmy Raney à Paris en 1954

La formation - le Bobby Jaspar All Stars - , qui est devenue la numéro un à Paris, a été engagée par Bruno Coquatrix pour jouer pendant trois semaines en première partie d'un spectacle à l'Olympia dont la vedette est Juliette Gréco. "Sacha Distel était le neveu de Ray Ventura," rappelle René Urtreger. "C'est grâce à lui que nous sommes passés à l'Olympia : son oncle avait lancé l'Olympia et créé les disques Versailles avec Bruno Coquatrix, alors, évidemment, il n'avait eu qu'un mot à dire." Pour être intéressante, l'expérience n'en est pas moins amère. "Qu'est-ce que cela représentait pour les jazzmen de passer à l'Olympia ?" s'interroge encore René Urtreger. "C'était un public de variété, plutôt étranger, voire hostile au jazz et, notamment, à celui que nous pratiquions."

A cette occasion, Sacha Distel accompagnera Juliette Gréco avec laquelle il aura, par ailleurs, une liaison. Guerre d'Algérie oblige, il sera rappelé sous les drapeaux (en réalité, il passera quatre mois à la caserne Mortier d'où régulièrement il sort pour rejoindre ses copains). Il commence à évoluer dans un autre monde. Sa participation à l'All Stars se fait de plus en plus épisodique et on le voit de plus en plus souvent à La Régence et de moins en moins au Club Saint-Germain. "A cause de ces soirées à La Régence, nous étions traités de lâcheurs par nos copains, inconditionnels de St-Germain des Prés" avouera-t-il dans Les pendules à l'heure. "Mais je ne regrette rien car j'y ai découvert un monde différent de celui dans lequel je vivais."

En outre, Sacha est devenu directeur des Editions DMF et directeur artistique des disques Versailles. L'argent commence à entrer. Sacha laissera entendre qu'une fois l'All Stars dissous, il pourrait bien se lancer dans une carrière de chanteur avec l'appui de Juliette Gréco.

Malgré cela, le Bobby Jaspar All Stars (Guy Pedersen a remplacé Jean-Marie Ingrand) est, le 13 mai 1955, à l'Apollo de Paris, dans le cadre d'un concert «d'avant-garde» et se retrouve les 27 et 29 décembre dans les studios Pathé Magellan (là, Benoît Quersin est à la contrebasse et Jean-Louis Viale à la batterie) pour y enregistrer l'un des meilleurs disques de jazz européen de l'époque, Modern Jazz au Club St Germain [extrait audio. Quelques jours plus tôt, Sacha Distel a donné un avant-goût de l'orientation qu'il souhaite donner à sa carrière en chantant Bédélia sur les ondes de Radio Luxembourg. Il a vite compris que la chanson est plus lucrative que le jazz mais il ne bascule pas immédiatement.

En 1956, il est élu meilleur guitariste français par les lecteurs de Jazz Hot (il le restera plusieurs années de suite) [extrait vidéo]. En avril, il est, pour un 45 tours, l'invité de l'excellent guitariste Jean-Pierre Sasson, en compagnie du contrebassiste Benoît Quersin et du batteur Christian Garros. Les deux guitaristes s'y complètent parfaitement et si Jean-Pierre Sasson fait preuve d'une remarquable technique et d'une grande originalité, Distel ne se laisse pas impressionner et affirme la modernité de son phrasé. Outre trois morceaux de Jean-Pierre Sasson, le disque comporte l'une de ses compositions, Goofy the cat [extrait audio].

La même année, c'est John Lewis le pianiste et directeur musical du Modern Jazz Quartet (il est aussi l'auteur du remarquable Django en hommage au Manouche) qui le convie à graver Afternoon in Paris, pour les disques Atlantic. L'orchestre comprend Barney Wilen, le vibraphoniste Milt Jackson, Pierre Michelot et Percy Heath qui alternent à la contrebasse, et Kenny Clarke et Connie Kay à la batterie. Leur album Afternoon in Paris (I cover the waterfront, Dear old Stockholm [extrait audio], Afternoon in Paris, All the things you are, Bag's groove, Willow weep for me) est diffusé dans le monde entier.

Pour les disques Versailles, il enregistre avec l'arrangeur, compositeur et tromboniste américain Billy Byers, son premier disque personnel, un 25 cm récemment réédité en CD dans la collection Jazz in Paris.

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