page CONTEMPORAINS retour ACCUEIL

Joséphine et le Duke

La troupe de Joséphine Baker, Oscar Aleman et le trio Jan, Jac et Jo.
C'est en 1933, au cours d'une tournée européenne, que Duke Ellington le remarque et souhaite l'engager comme soliste dans son orchestre. Ellington a noté qu'Aleman était plus typiquement swinger que jazzman et a détecté ses talents d'improvisateur. Joséphine Baker le lui interdit : "Où pourrais-je trouver un autre nègre comme toi Oscar ? Quelqu'un qui chante en Espagnol, en Français, en Portugais et en Italien, qui joue aussi bien de la guitare et qui en plus est mon ami ?" Aleman ne rencontrera à nouveau Ellington qu'en 1968 lors d'une tournée du Duke à Buenos Aires.
Le 2 décembre 1934, le Quintette du Hot Club de France donne son premier concert. Quelques semaines plus tard, le Hot Club de France présente Oscar Aleman au Théâtre Lafayette. L'argentin participera par la suite à de nombreuses jam sessions avec Django Reinhardt et Stéphane Grapelli, allant même jusqu'à remplacer au pied levé le fantasque guitariste manouche absent d'un récital pour cause de flânerie ou d'envie de dormir…
De 1933 à 1935, Oscar Aleman se produit et enregistre avec les "Swing Men from Harlem", la formation du trompettiste Freddy Taylor à la "Villa d'Este". L'argentin reconnaîtra plus tard que c'est avec Freddy Taylor et ses musiciens qu'il aura le mieux joué "parce qu'il jouaient de la même manière que moi ou peut-être parce que je venais juste d'apprendre à jouer comme eux et que cela me convenait parfaitement. D'autant plus qu'il y avait le merveilleux trompettiste Bill Coleman."Orchestre de Freddie Taylor à Paris en 1935
C'est à cette époque, dit la légende, qu'Aleman rencontre Louis Armstrong. Il lui joue "Mon homme" (rien à voir avec la chanson de Maurice Yvain et Albert Willemetz, Aleman venait de composer "Bordeaux orchids" pour Joséphine Baker, laquelle avait réintitulé le morceau "Mon homme" pour l'inclure à son répertoire), Satchmo troublé prend sa trompette et improvise 32 chorus sur le thème. L'américain aurait dit : "Je croyais que les argentins ne composaient que des tangos…"
Oscar Aleman dirige ensuite les neuf musiciens de "La boîte à matelots", un cabaret que fréquente aussi Django, puis la formation du "Chantilly Club" avant de fonder le "Tango Soccer Club". En 1972, Charles Delaunay écrira dans Jazz Hot : "Je me souviens d'Aleman lorsqu'il jouait au Chantilly Club, rue Fontaine, assis sur un tabouret, légèrement penché en avant sur sa guitare, bougeant avec le rythme, pinçant les cordes de ses doigts agiles. Il arborait des onglets sur son pouce et son index. Oscar était un petit bonhomme mince à la peau cuivrée, un créole vif et rusé comme un singe – toujours prêt à rire un bon coup. Il avait beaucoup de personnalité et sa seule présence dans une formation se ressentait immédiatement à la vitalité et au swing qu'il donnait à la section rythmique." De fait, Oscar Aleman, qui à l’instar de Django ne lisait pas la musique, fût le premier guitariste de jazz à se servir de sa main droite à la manière des guitaristes classiques.
Janvier 1936 : Oscar Aleman enregistre deux morceaux avec Bill Coleman puis refuse un engagement en Argentine, "trop excité par la vie parisienne."
L'année suivante, il tourne dans un film totalement oublié d'André Hugon, "Trois Argentins à Montmartre" avec Georges Rigaud et le chanteur Rafael Medina.
En 1938, il est invité à se produire à Stockholm puis quitte l'orchestre de Joséphine Baker. Il enregistre cinq morceaux avec Eddie Bruner et son orchestre.

Enfin seul !

Avec Frank ' Big Boy ' Goodie vers 1935C'est à Copenhague qu'il enregistre enfin, le 5 décembre 1938, en tant que soliste entouré de cinq musiciens (dont le violoniste danois Svend Asmussen).
L'année suivante, en janvier, le critique et producteur américain Leonard Feather organise une séance d'enregistrement avec le clarinettiste Danny Polo et les Swing Stars (le saxophoniste ténor Alix Combelle et le contrebassiste Louis Vola, notamment). "Aleman est vraiment un guitariste 'hot' sensationnel", écrira Feather dans Melody Maker. "Il joue d'un instrument entièrement métallique (une National Dobro); sa sonorité, son phrasé, son swing et son attaque sont tels que si quiconque mentionne Django Reinhardt devant moi, je lui lancerai un regard glacé. Même dans ses brefs chorus, on peut affirmer qu'Aleman possède plus de swing que tout autre guitariste sur le Continent."
En avril 1939, Oscar Aleman enregistre avec l'accordéoniste Gus Viseur et en mai grave pour Swing quatre titres avec le guitariste John Mitchell et le bassiste Wilson Meyers, tous deux membres de l'orchestre de Willie Lewis. (Extrait audio)
En décembre, il retourne à Copenhague graver cinq nouvelles plages en tant que soliste avant de convoler en justes noces avec la chanteuse Marie-Louise Souverville qu'il surnomme affectueusement Malou. Aleman a rompu ses relations professionnelles avec Joséphine Baker.
La guerre l'empêche de concrétiser ses efforts pour rejoindre l'équipe de football du Red Star.
A la suite d'une altercation avec un représentant de l'occupation nazi, il est rapatrié en Argentine mais, obligé de passer par l'Espagne, il se fait dérober tous ses bagages (y compris ses deux Dobro dont l'acier est certainement considéré comme stratégique pour les forces d'occupation) par un détachement de garde-frontière allemands à Irun.
Oscar Aleman ne reviendra jamais plus en France.

Traversée du désert

De retour dans son pays, il forme à Buenos Aires le "Quintetto de Swing", un petit groupe qui remportera un beau succès tant sur les ondes de la radio que dans les salles de cabaret où il se produira. Guillermo (Herman ?) Olivia est au violon, Dario Quaglia à la guitare, Andrea Alvarez à la contrebasse, Ramon Caravaca à la batterie. La formation tiendra jusqu'en 1942 et enregistrera 48 titres pour Odeon. (Extrait audio)
Aleman formera ensuite un sextet qui sera dissout en 1949 pour créer un orchestre de neuf musiciens qui gravera, sur dix ans, plus de 60 titres. Le style change, se fait plus commercial, s'éloigne peu à peu du jazz. Commence alors pour le guitariste une carrière sur le petit écran et à la radio qui se perpétuera jusqu'à la fin des années 1960.
Entre temps, Oscar Aleman tombe amoureux de la jeune Carmen Vallejos avec qui il vit jusqu'en 1955 (il est toujours marié à Malou la Française), retrouve ses jeunes frère et sœur Herminia et Enrique, qui avaient été placés à l'orphelinat à la mort de leur mère et fait la connaissance de Maria Teresa Benito, sa future seconde femme.
L'abus d'alcool et la vague du rock n' roll l'éloignent peu à peu de la scène et des studios d'enregistrement. Il décide alors d'enseigner. Jusqu'aux années 70, il vivra chichement, se produira de manière sporadique dans des petits clubs et cafés locaux jusqu'en 1972 où il reprend le chemin des studios pour enregistrer un LP "Aleman 72" pour Discos Redondel.
En 1973, il est engagé pour se produire chaque été jusqu'en 1979 à l'"Enterprise club de Mar del Plata". La même année, il grave un autre disque "Oscar Aleman with the Jorge Anders Orchestra" puis "Oscar Aleman in all his rythms" en 1974, tous deux pour Discos Redondel.
Oscar Aleman s'éteint le 14 octobre 1980 d'une cirrhose du foie.
S'il a trop prématurément quitté la scène du jazz, ce merveilleux guitariste vaut sans aucun doute qu'on le sorte de l'oubli dans lequel on l'a injustement confiné. Au cours de ces années passées en France, il était parvenu à se forger un style très original souvent complètement opposé à celui de Django. Il n'en reste pas moins un précurseur de la guitare de jazz, une référence incontournable qui aurait mérité un peu plus de lumière.

SixNeuf

 

Sweet Sue : Django ou Oscar ?
Le très kesselien Norman Mongan s'est, dans sa monumentale "Histoire de la guitare dans le Jazz" (Oak Publications 1983), lancé dans une comparaison des jeux et styles respectifs de Django Reinhardt et d'Oscar Aleman en prenant l'exemple du célébrissime Sweet Sue. Voici ce qu'il en pense :
"Il est intéressant de comparer la version de 1938 de Sweet Sue d'Aleman avec celle de Reinhardt/Grapelli enregistrée en 1933. La version du QHCF, en tempo plus rapide, voit le gitan éblouir l'auditeur : accords à la 'chinoise', harmoniques, passages scintillants, multinotes et l'héritage manouche présent dans les accords en trémolo et les passages en lignes mélodiques. Reinhardt jette octaves et glissando vertigineux dans un style affairé, voire échevelé. Django, à l'évidence, possède parfaitement son sujet avec même quelque peu d'ostentation. Le solo d'Aleman commence par un motif répété (Extrait audio); il est plus détendu avec des notes paraissant comme suspendues dans l'air et présente beaucoup de charme. Laissant plus de place à l'imagination, son style, moins linéaire que celui de Reinhardt, possède une qualité angulaire, bluesy. Sa sonorité, encore que dure et assez métallique, reste attrayante et l'impression d'ensemble dégage plus de limpidité que dans le jeu de Reinhardt. Oscar, d'une façon certaine, était son propre maître."

En savoir plus
Pour tout savoir sur Oscar Aleman (biographie, filmographie, discographie), visitez le remarquable site de Hans Koert et Theo van de Graaff . Un seul regret : il est en trois langues mais pas en français.

 

<<Page precedente

V2 copyright 2000-2010 - Frédéric Roy Hit-Parade