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Oscar Aleman : à l'ombre de Django

"Nous avons tous entendu parler de Aleman ces derniers temps," rapportait James P. Holloway dans le mensuel Down Beat d'août 1939. "Son apparition fût chargée d'électricité à l'occasion que voici : Argentin mince aux traits durs, il paraît sur scène au milieu de 'Sweet Georgia Brown', grimpe sur un haut tabouret et se plante sous un micro avec un projecteur faisant ressortir sa chemise blanche, sa guitare métallique et ses cheveux ondulés immaculés. Comme homme de section, il produit un swing colossal et je ne suis pas certain de ne pas le préférer à Reinhardt. Comme soliste également il est renversant avec un son et un style particuliers."
Il en est toujours ainsi : dès que l'on évoque le nom de ce guitariste virtuose c'est pour immanquablement se lancer dans une comparaison avec celui qui fût pourtant, paraît-il, son ami et complice. On a même laissé entendre que l'argentin faisait de l'ombre au manouche. Comparaison n'est pas raison et ces allégations ne résistent pas à l'analyse.
Pas facile de mener une carrière étincelante quand on a été le contemporain, à Paris dans les années 30, d'un Django Reinhardt en pleine lumière. Oscar Aleman avait tout pour réussir et il a réussi mais il n'a certainement pas obtenu la notoriété qu'il méritait.
A l'instar du génial manouche, ce génial argentin a découvert un jour le jazz et ne s'en est jamais tout à fait remis.
Oscar Marcelo Aleman est né le 20 février 1909 à Resistencia, dans la province du Chaco en Argentine. Il est le quatrième des sept enfants de Jorge Aleman Moreira, un guitariste d’origine uruguayenne, et de Marcela Pereira, une pianiste d’origine indienne Toba.
A six ans, il joue avec l’orchestre familial, le "Moreira Sextet", que dirige son père et commence par chanter et interpréter des danses indigènes sur des musiques folkloriques.
Vers 1919, la famille (sans Marcela et ses deux plus jeunes enfants Hermine et Enrique) se rend à Sao Paulo puis à Santos. Le père d'Oscar tente de bâtir une vie comme vendeur de coton mais les rentrées sont maigres et les quelques billets qu'il expédie à sa femme restée à Buenos Aires sont détournés par leur impresario. Oscar commence alors à apprendre d'oreille la guitare et le cavaquinho, un petit instrument brésilien à quatre cordes semblable au ukulélé.
La mère d'Oscar meurt en 1920 et ses jeunes frères et sœurs sont placés dans un orphelinat sous le nom de Moreira. Son père se suicide l'année suivante et ses aînés l'abandonnent. Pour survivre, Oscar Aleman accepte les petits boulots et devient tour à tour cireur de souliers, vendeur de journaux, domestique.


Danse avec Les Loups

En 1924, il commence à se produire dans les tavernes locales en jouant du cavaquinho. C'est dans ce cadre qu'il est découvert par Gaston Bueno Lobo, un guitariste brésilien qui lui enseigne les bases correctes de la pratique de la guitare. Ils forment un duo, Les Loups (Los Lobos), en jouant de la guitare espagnole, du cavaquinho et de la guitare hawaïenne, très populaire à l'époque.
Les Loups débutent à Rio de Janeiro en 1925 puis partent en tournée à travers le Brésil. Le comédien Pablo Palitos qui tourne lui aussi dans le pays dans un spectacle de variétés argentin, engage le duo qui le suit à Bahia et Pemambuco.
Oscar Aleman retourne à Buenos Aires l'année suivante avec son complice Bueno Lobo. Leur répertoire comprend désormais des tangos, du fox-trot, des boléros et des valses. Il se produisent au Teatro Casino où Oscar rencontre Carlos Gardel, la légende du tango. Ils connaissent alors un certain succès, composent des tangos comme "Chinita", "Vividor" ou "Guitarra que llora", passent à la radio et signent avec la compagnie de disques Victor pour laquelle ils enregistreront sous le nom de "Los Lobos" puis sous celui du "Trio Victor" après que le violoniste Elvino Vardaro les a rejoints

Hello Jazz

" Los Lobos" sont repérés en 1929 par le danseur de claquettes noir américain Harry Fleming (il est en fait, natif des Iles Vierges), alors en tournée en Argentine avec son orchestre de 16 musiciens, qui les engage pour un périple en Europe. Oscar Aleman découvre le jazz et l'improvisation.
La troupe se rend en Espagne, au Portugal, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et même en Europe de l'Est. Aleman profite de l'aubaine pour littéralement se gaver du jazz que les membres de l'orchestre prodiguent dans le spectacle de Fleming ("Hello Jazz"). Bueno Lobo et Oscar Aleman se disputent continuellement pour des questions d'argent et finissent par se séparer. Lobo, qui s'est peu de temps auparavant rendu en France pour décrocher des engagements et y a rencontré Joséphine Baker peu intéressée par le duo, décide de rentrer en Argentine.
Resté en Espagne, Oscar Aleman peut désormais s'assumer seul et, en 1931, rejoint un ensemble belge dirigé par le trompettiste Robert de Kers puis devient membre de l'orchestre du cabaret El Alcazar en tant que guitariste de jazz. Recommandé par différents musiciens espagnols auprès de Joséphine Baker, il reçoit une lettre de la chanteuse l'invitant à jouer dans sa propre formation, les Bakers Boys. Il l'accompagne au Café de Paris, part avec elle en tournée en Europe, en Egypte et même en Afrique francophone. Oscar Aleman est le seul musicien de couleur de l'orchestre et joue, souvent comme soliste, du tango, du jazz, de la musique cubaine et brésilienne. Plusieurs années plus tard, apprenant qu'Oscar Aleman est considéré comme le meilleur musicien de la formation de la "Banana Girl", Gaston Bueno Lobo met fin à ses jours. Aleman se sentira toute sa vie coupable de la mort de son ancien partenaire.
Entre 1932 et 1935, Oscar Aleman se produit avec diverses formations françaises (dont un octet qu'il dirigea lui-même) et voyage fréquemment entre l'Espagne et la France. Il accompagne notamment le Trio Jean, Jac et Jo (http://people.zeelandnet.nl/koerthchkz/jeanjacjo.htm) avec lequel il enregistrera plus d'une douzaine de disques.

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