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Compositeur de talent

Saint Tropez Blues
Le jour n'est pas loin où tous ceux qui considèrent encore Henri Crolla avec suffisance parce qu'il est modeste, timide, simple, affectueux et qu'il ne sait pas lire la musique, seront obligés de reconnaître sa haute valeur," avait prédit André Hodeir en 1946.
"Henri appréciait particulièrement André dont il disait qu'il possédait tout ce qu'il n'avait pas, notamment la connaissance de la musique," évoque Colette Crolla. "Et André assurait qu'Henri possédait cette sensibilité, cette flamme dont il prétendait, à tort, être dépourvu. Ils se complétaient formidablement bien."
Emmanuel Soudieux, que Crolla a fait entrer dans l'orchestre de Bob Castella (tout comme il a fait entrer Roger Paraboschi, un autre compagnon de Django), se remémore, à ce propos, que son ami André Hodeir s'émerveillait des flashes créatifs que le guitariste, très inspiré, lui demandait expressément de transcrire. "Il ne connaissait pas le solfège mais c'était un compositeur hors pair." Ce formidable tandem signera de nombreuses musiques de films - plus ou moins oubliés - des courts (pour Georges Franju, Pierre Prévert, Walter Carone, Pierre Guilbaud ou Alain Jessua) comme des longs métrages (Le monde sans soleil, de Jacques-Yves Cousteau, Saint-Tropez Blues de Marcel Moussy avec Jacques Higelin, Le vent se lève d'Yves Ciampi avec Curd Jurgens ou Une parisienne et Voulez-vous danser avec moi de Michel Boisrond avec BB, par exemple).
Le 16 mai 1953, Django Reinhardt disparaît. "C’était un enfant," dira obstinément Henri Crolla à Charles Delaunay.
Jacques Prevert dit 'paroles'Au cours de cette même année, Jacques Prévert enregistre un disque et demande à Mille-Pattes d'assurer un fond musical improvisé. Ce dernier s'exécute et fait la preuve d'une créativité et d'une imagination musicales qui ne passeront pas inaperçues. Le duo réitérera l'expérience l'année suivante avec le disque Jacques Prévert dit "Paroles" dont la pochette précise "à la guitare : Henri Crolla".
(Extrait audio), et une troisième fois au printemps de 1960. Avec Yves Montand et l'orchestre de Bob Castella, il est au Théâtre de l'Etoile pour un récital devenu mythique, celui d'octobre 1953.
" Ce récital - qui se prolongera jusqu'en avril 1954 - aura été un moment de grâce," assure Colette Crolla. "Je connais énormément de gens qui sont littéralement tombés amoureux de la guitare d'Henri à cette occasion."
En mai 1954, il se produit au "club Saint-Germain". Il contacte Stéphane Grapelli à Londres et lui propose de rejoindre sa formation. Grapelli ne se fait pas prier. "A la mort de Django, racontera-t-i, dans Mon violon pour tout bagage (Calman-Lévy, 1992), Henri Crolla me proposa de jouer au club Saint-Germain qui venait de naître… j'ai rejoint l'ensemble d'Henri Crolla comme pianiste et violoniste."
Ils graveront huit plages ensemble (avec Emmanuel Soudieux et Baptiste "Mac Kac" Reilles) qui reprennent des succès du QHCF tels que Swing 39 (Extrait audio), Manoir de mes rêves ou Belleville ou des compositions de Crolla et Grapelli comme Alembert's (Extrait audio) et Marno (pour cette dernière, Stéphane Grapelli est au piano).
Cette même année, il grave avec Jean Wetzel à l'harmonica et Jean Wiener au piano le thème du film de Jacques Becker Touchez pas au Grisbi avec Jeanne Moreau et Jean Gabin. Un moment de pure grâce. (Extrait audio)
1955, Henri Crolla profite de ce que Yves Montand joue au théâtre Les sorcières de Salem pour enregistrer cinq disques dans lesquels il peut librement exprimer avec finesse et talent sa passion pour le jazz et témoigner du même coup de son intérêt pour des guitaristes comme Jimmy Raney ou Tal Farlow : trois disques 45 tours, en compagnie de son fidèle contrebassiste Emmanuel Soudieux, de Jacques David à la batterie et de Martial Solal au piano, et deux 33 tours/25 cm avec sur l'un, outre Emmanuel Soudieux et Jacques David, Géo Daly ou Michel Hausser au vibraphone, Maurice Meunier à la clarinette et Georges Arvanitas ou Maurice Vander au piano. Par pure modestie, il ne réserve sur la totalité qu'une seule plage à ses compostions (Alembert's, en l'occurence). Toutes les autres sont soit des standards comme Stardust, Sonny Boy, These foolish things ou The man I love, soit des interprétaions très originales de chansons "bien de chez nous" comme Je cherche après Titine (Extrait audio) ou Quand refleuriront les lilas blancs ?.
En octobre 1956, c'est entouré cette fois de Roger Guérin à la trompette, de Hubert Rostaing à la clarinette, de Martial Solal au piano et de Christian Garros à la batterie (Emmanuel Soudieux est bien entendu à la contrebasse) qu'il enregistre quatre petites perles arrangées par Martial Solal : Jeepers creepers, What's new, Night and day et Hallelujah. Malgré cela, Henri Crolla ne fera pas dans le domaine du jazz la carrière et les disques auxquels il pouvait légitimement prétendre, tout involontairement attaché qu'il était au "style Django".
Fin 1956, il part avec Yves Montand et son "Jazz band" pour une tournée mémorable en URSS et dans les Pays de l'Est.
Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt, Henri Crolla,  Jarko Jardino, André Ekyan...L'année 1958 est celle d'un nouvel enregistrement en hommage au génial manouche : "Notre ami Django". Aux côtés d'Henri Crolla se retrouvent Emmanuel Soudieux, Hubert Rostaing, André Ekyan, Géo Daly mais aussi René Urtreger ou Maurice Vander au piano et Pierre Lemarchand ou Al Levitt à la batterie.
En 1960, l'année de ses quarante ans, il tourne dans le Bonheur est pour demain d’Henri Fabiani, film dont il a composé la musique. Il fait l'acteur pour la seconde fois et tient le rôle de José, un ouvrier carèneur, aux côtés de Jacques Higelin. Il meurt à l'issue du tournage en octobre, foudroyé par un cancer. Pour ne pas retarder la sortie du film, il avait tenu à assurer sa post-synchronisation, quitte à repousser la date de son opération.
Ses proches, ses amis, sa "famille" comme il le répétait souvent, le pleurent douloureusement. "C'était notre musique, maintenant elle est cassée, notre musique" déclarera Jacques Prévert.

Un saint homme

"Comme je disais de Django qu'il était la musique faite homme, j'avais une formule pour parler de Crolla," se rappelle Emmanuel Soudieux. "Je disais de lui qu'il était un saint-homme. Je l'ai vu donner son pardessus à un homme qui avait froid. A celui qui avait faim il offrait un repas."
" Crolla, le doux, le tendre…" affirmera pour sa part le chanteur George Moustaki. "Connu comme musicien d'Yves Montand, compositeur de chansons de Prévert et de musiques de film, il était pour moi le maître absolu de la guitare…Je n'achetais les disques de Montand que pour écouter l'accompagnement". L'auteur du Métèque fait partie de tous ceux qui ont été touchés au cœur par la magie de Crolla. "Il a cru avoir un jour un différend musical avec Moustaki," raconte Crolette (le surnom que Simone Signoret avait donné à Colette Crolla). "Lui qui était tellement honnête en en était malade. Il voulait lui céder des droits et a pris rendez-vous avec lui; ils se sont rencontrés et sont devenus très amis".
Georges Moustaki raconte :"Crolla entre. Petit Napolitain grandi dans la zone, rond et chauve, l'œil noir et le sourire timide. Il a ôté sa casquette avec déférence. Il pose une fesse sur un tabouret. Lequel est le plus embarrassé des deux ? Enfin, il me dit pourquoi il est là. Une amie commune, la chanteuse Colette Chevrot, lui a signalé qu'une de ses nouvelles chansons ressemble note pour note à l'une des miennes. Il est venu s'expliquer sur ce plagiat involontaire et me restituer mes droits. Il me joue sa mélodie, je lui chante la mienne. C'est vrai qu'elles sont jumelles. Je bénis cette rencontre musicale qui me permet de rencontrer cet homme. Il est hors de question de lui disputer la paternité de quelques mesures d'une chanson. Je suis trop heureux qu'il soit là. C'est déjà un ami. Nous bavardons, jouons de la guitare... Tout à coup il sursaute : "Je dois m'en aller, j'ai rendez-vous avec Piaf, pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ? C'est une femme merveilleuse, je suis sûr que vous vous plairez...".Moustaki plaira à Edith…


Guitare magique

Parce que Henri Crolla a naturellement adhéré à la technique de son maître et que, tout comme Django, il a adopté la guitare Selmer Maccaferri, les roulades et le vibrato, on a ici ou là voulu trop rapidement comparer le jeu des deux musiciens. "Personne ne peut être comparé à Django," s'insurge Emmanuel Soudieux qui a été son contrebassiste. "Il est inimitable tout comme Crolla est irremplaçable. Django était une force de la nature et Crolla était tout en délicatesse. Ce qui ne l'empêchait nullement de jouer vite et fort quand il le fallait."
Si Patrick Williams dit d'Henri Crolla qu'il est "un musicien qui ne porte pas en lui la flamme novatrice du génie," c'est pour mieux affirmer sa "sensibilité lucide celle d'un musicien qui s'engage de manière plus orthodoxe que Django dans le jazz des années 50".
Jacques Prévert disait de son ami : "Crolla n'est pas un instrumentiste, il a besoin de la musique et l'appelle avec sa guitare; il l'appelle si tendrement, si ingénument, si simplement… qu'elle vient."
" La guitare de Crolla avait quelque chose de magique," assure Colette Crolla. "Il avait un toucher bien à lui, différent de celui de Django, plus intériorisé et qui manifestait une espèce de tendresse, une douceur qui le distinguent à coup sûr de tous les autres guitaristes."
Le jeu d’Henri Crolla fut à son image : vrai, sensible, sans artifice, pudique, exquis et très mélodique.
" Henri Crolla n'est plus le guitariste de personne depuis l'automne 1960," a écrit Simone Signoret. "C'est le seul mort que je connaisse qui réussisse, de là où il est, à faire rire aux larmes et dans les larmes ses amis réunis."

SixNeuf

 

Tout sur Henri Crolla


• La télévision italienne (RAI) a récemment tourné un film de 80 minutes sur Henri Crolla avec, notamment, des témoignages de Colette Crolla, de Jacques Higelin, de Georges Moustaki ou de Patrick Saussois (l'un de ses fans et l'un des guitaristes les plus proches en termes de sensibilité et de jeu mélodique).
• Trois CD sont commercialisés dans la collection Jazz in Paris; il s'agit des rééditions des enregistrements de 1955 et de 1958 pour la firme Vega : Begin the beguine, Notre ami Django et Quand refleuriront les lilas blancs ?
• On peut (peut-être ?) retrouver les huit plages gravées en 1954 par le Stéphane Grapelli Quartet sur le CD N°12 de la collection Jazz Time parue chez EMI en 1989.
• Le groupe d'amis et d'admirateurs "Les ballades de Crolla", qu'animent Norbert Gabriel et Sophie Tournel, doit prochainement publier un livre consacré au merveilleux Henri Crolla, ainsi qu’un disque réunissant les chansons et musiques de films composés par le musicien. Un site Web est également en préparation. On pourra le visiter sur www.henricrolla.net.

 

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