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Henri Crolla : généreux, humble, magique


Henri Crolla à la guitare
Jacques Prévert le surnommait tendrement le "mille-pattes". Emmanuel Soudieux l'appelait le "saint-homme". Il fut parmi tous les disciples de Django, celui qui l'aima le plus et, qu'en retour, Django aima le plus. On le croyait à jamais oublié. C'était sans compter sur l'extraordinaire impact qu'aura eu la magie de sa guitare sur toute une génération de musiciens et d'admirateurs qui lui vouent aujourd'hui un véritable culte.

"Henri Crolla aurait mérité une place de choix parmi les guitaristes français, la première, indiscutablement, après Django."
Cet hommage enflammé est signé du compositeur et musicien de jazz André Hodeir, dans le portrait qu'il consacrait, dans le numéro 7 (mai-juin 1946) de Jazz Hot, à son ami et futur complice Henri Crolla.
Parmi ceux que, dans son livre Django (Editions du Limon, 1991), Patrick Williams classe parmi les "solitaires", Henri Crolla se distingue de l'infinie lignée d'héritiers de Django Reinhardt. En effet, celui qu'Yves Montand - dont il fut le fidèle accompagnateur jusqu'à sa disparition en 1960 - appelle affectueusement Enrico dans l'un des sketches du film Souvenirs perdus de Christan-Jaque (Extrait vidéo)- , ne fut peut-être pas le plus "virtuose" des contemporains du génial manouche mais, sans conteste, l'un des plus émouvants.
Auteur de nombreuses chansons (pour Edith Piaf, pour Yves Montand, pour Mouloudji…) et de musiques de film (notamment, Cette sacrée gamine avec BB, ou Gas-oil avec Jean Gabin), il sut se révéler un jazzman d'envergure, aux côtés de Stéphane Grapelli, de Martial Solal, de Maurice Vander ou de René Urtreger.
Difficile de retracer la très riche mais trop courte vie d'Henri Crolla sans évoquer les rencontres étonnantes dont elle a été jalonnée : Emile Savitry, Django Reinhardt, Jacques Prévert, Paul Grimault, Marcel Mouloudji, Simone Signoret, Yves Montand, André Hodeir, Pierre Fouad, Emmanuel Soudieux, sa femme Colette …

Prévert et Django


Henri Crolla Pour commencer, le jeune Henri, dont la famille de musiciens ambulants (il joue de la mandoline dans l'orchestre familial), immigrés italiens fauchés, s'était installée Porte de Choisy, à deux pas d'un campement de gitans, va devenir l'ami et le protégé du génial manouche. C'est lui qui l'initiera à la guitare et au jazz.
"…. Sur le pas de cette porte, la roulotte de Django chantait./Enfant, devant la merveilleuse boîte à musique, les larmes aux yeux, le cœur serré, Crolla souriait…. "
La rencontre avec Django se fait par l'entremise d'Emile Savitry. Le peintre et photographe (il est l'un des fondateurs de l'agence Rapho avec Charles Rado et Brassaï), ami de Robert Desnos et de Jacques Prévert, qui a fait découvrir le jazz au manouche ému aux larmes, remarque ce gamin d'une douzaine d'années jouant de la mandoline et du banjo dans les rues. (On notera avec intérêt qu'un autre peintre, Maurice Savin, avait brossé le portrait d'Henri Crolla alors qu'il n'avait que huit ans. Ce portrait décore encore l'un des fameux piliers de "La Coupole" à Paris).
C'est en faisant la manche aux terrasses de "La Rhumerie", du "Flore" ou de "La Coupole" que le jeune Henri Crolla se fait "entraîner" en 1936 par Maurice Baquet et Lou Bonin (dit Tchimoukow), membres du groupe Octobre, une célèbre troupe de théâtre "révolutionnaire" (on est en plein Front Populaire). C'est ainsi qu'il intègre cette "bande à Prévert" dont font partie André et Marcel Mouloudji, Raymond Bussières, Jean-Paul Le Chanois, Marcel Duhamel, Yves Allégret, Max Morise, Yves Deniaud, Alexandre Trauner, Fabien et Janine Loris, Louis Bessières, Roger Blin… Jacques Prévert l'adopte rapidement. Il est son "petit soleil de la Porte d'Italie". Il y rencontre le dessinateur Paul Grimault. Celui qui deviendra le "père" du dessin animé français (il signa, notamment, La bergère et le ramoneur et, plus récemment, Le roi et l'oiseau), l'héberge et lui offre sa première guitare. C'est chez ce "père adoptif", en compagnie de Savitry, qu'Henri fait la connaissance de Django, de dix ans son aîné, qui en fera son protégé, son élève, son ami. "Polo (Paul Grimault) donnait des dîners chez lui au cours desquels Henri et lui jouaient de la guitare," révèle Colette Crolla. "Il y avait Savitry et Django se joignait à eux. C'est comme cela qu'ils se sont liés d'amitié."
Fort de l’enseignement que lui dispense volontiers Django Reinhardt, Crolla fait ses premières armes de guitariste en 1938, à la "Boîte à sardines" puis se produit avec Gus Vieur au "Petit jardin de Clichy". Il a 18 ans.
L'année suivante, il est au "Jimmy's Bar" où il attire l'attention. Alain Tercinet rapporte, dans le livret de présentation du CD de la magnifique collection Jazz in Paris Quand refleuriront les lilas blancs ?, que certaines connaissances de Charles Delaunay se vantèrent d'avoir découvert un guitariste "bien meilleur que Django". Une affirmation qui aurait fort embarrassé Crolla, lui si intègre et qui vénérait Django Reinhardt au point que "Si on disait à Crolla qu'il jouait aussi bien que Django," raconte Emmanuel Soudieux, "Il se fâchait tout rouge !" "Henri vouait une admiration sans borne pour Django qui la lui rendait bien," raconte encore Colette Crolla.


Accords et désaccords


L'Occupation oblige Henri Crolla à s'éloigner de Paris, à se cacher (il est antifasciste et déserte l'armée italienne) et à abandonner provisoirement la musique. Pour vivre, il fait des petits boulots, devient tour à tour maçon, charbonnier...
1944, la Libération. Henri Crolla rentre et reprend sa guitare. Il refera ses débuts en professionnel en se produisant avec Charles Harry, Pierre Fouad et Emmanuel Soudieux au "Shubert", un club du boulevard de Montparnasse. Selon le compositeur André Hodeir, dans le portrait qu'il lui consacrait dans le numéro 7 (mai-juin 1946) de Jazz Hot, c'est à Pierre Fouad et à Emmanuel Soudieux qu'il devra sa légèreté rythmique. Les trois compères feront ensuite presque toujours équipe ensemble.
"Il savait tenir la pompe comme Django l'aimait," relate Emmanuel Soudieux, mais Django l'intimidait."
" Henri était paralysé par le trac dès qu'il apercevait son ami,"se souvient Colette Crolla. "Quand il jouait au "Shubert" - la scène faisait face à l'escalier - dès qu'il entrevoyait les souliers de Django sur les marches, il perdait ses moyens et s'arrêtait de jouer. Cette anecdote authentique a été racontée par pas mal de musiciens. Woody Allen l'a d'ailleurs reprise dans son film Accords et désaccords".
Début 1947, le saxophoniste André Ekyan inaugure son propre cabaret, "Le Ménestrel", près des Champs Elysées avec son quintette dans lequel figurent Pierre Fouad, Emmanuel Soudieux, Bernard Pfeiffer et Henri Crolla.
En janvier 1948, Henri Crolla participe, en compagnie de Jacques Prévert, à une séance d'enregistrement au cours de laquelle il accompagne la comédienne Germaine Montéro qui chante Et puis après (Extrait audio) (Juliette Gréco fera plus tard de cette chanson un succès sous son titre original Je suis comme je suis).
Peu après, Jacques Prévert propose à "Mille-Pattes" (c'est le surnom qu’il avait donné à Henri Crolla) de mettre en musique ses Cireurs de souliers de Broadway (Extrait audio). Ce sera la première composition du guitariste. Elle est soumise à Yves Montand qui la met aussitôt à son répertoire. Il adopte également son compositeur qui devient son guitariste attitré. Ils l'enregistrent au début du mois de juillet en même temps que Les enfants qui s'aiment, (Extrait audio) un chanson tirée du film de Marcel Carné Les portes de la nuit.
La même année, Henri Crolla est placé troisième, dans la catégorie Guitare, derrière Django Reinhardt et Roger Chaput, au référendum organisé par la revue Jazz-Hot.
Par un curieux hasard, en août 1949, Crolla, Montand et Bob Castella, pianiste et chef d'orchestre de Montand, qui déjeunent à Saint-Paul de Vence, à la "Colombe d'or", rencontrent Simone Signoret et son mari Yves Allégret. Ces derniers sont des amis proches de Crolla, du temps où ils refaisaient ensemble le monde au "Flore". Crolla présente Montand à Simone Signoret. On connaît la suite…
Novembre 1950 : Souvenirs perdus, un film à sketches de Christian-Jaque, sort sur les écrans. L'un des sketches - Le violon, dont les dialogues sont évidemment signés Prévert - est interprété, entre autres, par Bernard Blier, Yves Montand et Henri Crolla. C'est son premier rôle au cinéma, ce ne sera pas le dernier.(Extrait vidéo)
En avril 1951, un différend juridique avec la production du dessin animé La Bergère et le Ramoneur sépare Kosma et Prévert. Ce dernier se tourne alors vers Mille-Pattes pour qu'il mette ses poèmes en musique.
En mai, la "Fontaine des Quatre Saisons" ouvre ses portes à Paris, rue de Grenelle. Pierre Prévert, le frère de Jacques, en assure la direction artistique, Louis Bessières, compositeur du groupe Octobre en est le pianiste attitré et Henri Crolla est là tous les soirs avec sa guitare. C'est lui qui accompagne l'américain Eddie Constantine quand il y fait ses débuts en chantant Chant Song de Jacques Prévert. L'une des plongeuses du cabaret est chaque soir sous le charme. Elle se nomme Monique Serf. Elle deviendra la chanteuse Barbara.
A l'instar de Django, Henri Crolla est apprécié pour ses talents d'accompagnateur. En novembre 1951 il grave avec son "pote" Mouloudji deux chansons Saint-Paul de Vence et La chanson du potier. L'étiquette du disque indique "Accompagné par le Trio (Henri) Crolla". (Extrait audio) Plus tard, il soutiendra notamment Jean-Claude Pascal, Nicole Louvier et même la grande Edith Piaf.


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