Le succès

Album : The electric guitar of the eclectic

La carrière d'Elek Bacsik commence à se dessiner. Elle va être consacrée en 1962, par l'enregistrement d'un premier album entièrement conçu par et pour lui, The Electric guitar of the eclectic Elek Bacsik. Les séances d'enregistrement qui se déroulèrent à Paris en février et juin, exploitèrent la méthode du re-recording pour la guitare : une prise de son pour la rythmique et une autre pour le solo. Il est accompagné, selon les morceaux, par les contrebassistes Pierre Michelot ou Michel Gaudry et par Kenny Clarke ou Daniel Humair à la batterie. Il y interprète notamment un Nuages très original qui, loin de singer le maître, exprime une sorte de libération de l'influence reinhardtienne. Mais ce sont surtout Take five et Blue Rondo a la Turk, deux morceaux qui ont fait la notoriété du pianiste Dave Brubeck et de son saxophoniste Paul Desmond, qui remporteront l'adhésion du public. Take five offre un excitant chorus improvisé tandis que les accords de base persistent sur un rythme dissymétrique, caractéristique du thème, ainsi qu'un solo de batterie de Kenny Clarke très curieux car constitué de mots et non pas de phrases, affirmera Jean Tronchot dans sa présentation au verso de la pochette de l'album.
Le succès de ce disque est immédiat. A telle enseigne que, pour sacrifier à la mode naissante de la bossa-nova, il enchaîne sur une "commande" de quatre titres pour un 45 tours simplement intitulé Bossa Nova. Sur des arrangements du pianiste Maurice Vander, il interprète, on ne peut plus sobrement, trois tubes brésiliens de cette époque et un Stardust revisité. Pour la circonstance, il est entouré de Pierre Michelot, du saxophoniste Georges Grenu, du flûtiste Raymond Guiot, et du batteur Arthur Motta.
En mai de cette même année, il s'absente pendant six semaines de New-York où il doit enregistrer avec Miles Davis pour être au côté de sa "copine" Jeanne Moreau. Elle doit graver son premier disque Jeanne Moreau chante Cyrius Bassiak. Elek Bacsik en a écrit la musique et conçu les arrangements. Serge [Rezvani, alias Cyrius Bassiak] n'écrivait jamais, dira plus tard Jeanne Moreau. Il improvisait ses airs, que l'on savait par cœur, que l'on fredonnait tous et c'est Elek Bacsik qui les mettait en musique. Michel Gaudry est à la contrebasse. Le cinéaste François Reichenbach a filmé les répétitions [extrait vidéo 1][extrait 2].
Le 24 juillet, il triomphe au festival d'Antibes Juan les Pins où il se joint au quintet de Dizzy Gillespie. Un enregistrement en est réalisé (en studio et non pas en public, les applaudissements ayant été ajoutés) pour Mercury/Philips sous le titre Dizzy on the French Riviera. L'une des plages Album : Gainsbourg Confidentiel de ce disque, For the Gypsies (indiquée sous le nom de Ole sur certains pressages), a été composée par Dizzy Gillespie en l'honneur d'Elek Bacsik. En 1963, Elek Bacsik est déjà une vedette et Paris-Match lui consacre même un article. Il se produit au Palm Beach de Cannes et grave un nouvel album en compagnie de Maurice Vander (à l'orgue), du contrebassiste Guy Pedersen, de Daniel Humair et du percussionniste Pepito Riestria. On y retrouve l'éclectisme du précédent album dans le choix des titres, l'usage du re-recording mais l'atmosphère y est totalement différente, due sans doute à la présence de l'orgue de Maurice Vander. Un seul morceau, La saison des pluies, est de sa composition. Serge Gainsbourg y ajoutera des paroles pour en faire une magnifique chanson. En octobre 63, Serge Gainsbourg passe au Théâtre des Capucines [extrait audio] puis à l'Olympia. Il est entouré de Michel Gaudry et d'Elek Bacsik. C'est le même personnel que l'on retrouve sur le quatrième album du chanteur enregistré en novembre 1963 et qui sort l'année suivante, Gainsbourg Confidentiel [extrait audio].
En 1964, il se joint à Maurice Vander, Eddy Louiss, Luigi Trussardi et René Nan pour accompagner Claude Nougaro à l'occasion d'une tournée de trois mois en France, en Belgique et au Canada (tout se petit monde se produit, notamment, pendant un mois à "La comédie canadienne").
A cette époque, Elek Bacsik est une vedette incontournable en France. On le voit partout, il passe fréquemment à la télévision (les plus anciens se rappelleront, par exemple, un Sacha Show de Maritie et Gilbert Carpentier, diffusé en novembre 1964 sur la "première chaîne" qui le met en scène au côté de Baden Powell, du jeune Boulou Ferré ou de Claude Nougaro).

Le mirage américain

Album : I Love You

Ce succès, ce vedettariat, Elek Bacsik souhaite en tester le niveau dans la patrie du jazz. Vingt ans après Django, et dans un état d'esprit analogue à celui qui prévalait au moment où le génial manouche voguait vers New-York, il entreprend de se lancer – modestement - à la conquête des USA. Il joue du bouzouki et participe à la tournée de l'Armenian Hrach Yacoubian. Un enregistrement en public est réalisé le 2 décembre, intitulé A Night with Yacoubian in Fresno. L'un des titres de ce 45 tours, Hot Canary laisse entendre que Bacsik joue du violon sur l'un des plages de ce disque.
A partir de 1967, il s'installe à Las Vegas, vit, dans le plus parfait anonymat, au Riviera Hotel, au Hilton ou au Sahara. Jusqu'en 1974, il travaille avec la populaire chanteuse des années 50, Teresa Brewer (l'interprète américaine du Milord d'Edith Piaf), alors sur le déclin mais qui sera remise en selle, en 1972, en épousant Bob Thiele, l'une des figures majeures de l'industrie musicale états-unienne, musicien, compositeur (le What a wonderful world immortalisé par Louis Armstrong est de lui), producteur et découvreur de talents (John Coltrane, Buddy Holly, Judy Garland, Henry Mancini, Jackie Wilson…)
En septembre 1973, Bob Thiele produit l'album I love you, dans lequel Elek Bacsik tient alternativement la guitare ou le violon. Il est accompagné de Hank Jones au piano, de Richard Davis à la contrebasse, de Grady Tate à la batterie, de Ray Mantilla et de Richard Landrum aux percusssions. L'alto Oliver Nelson intervient sur le morceau titre et sur une composition en hommage au tzigane, Blues for Elek.
En 1974, Elek Bacsik participe au Newport Jazz Festival. Dans le même temps, il travaille au Duke's et au Queen's de Las Vegas et y enregistre, au violon et parfois à la guitare, en solo, en duo, en quartet ou en quintet, des standards du jazz tels que Just friends, What is this thing called love ?, It could happen to you, Dearly beloved ou I remember you. Ces enregistrements ne seront jamais édités et c'est tant mieux dans la mesure où ils ne mettent pas en valeur le talent des musiciens (le piano du Duke's était généralement désaccordé et cela s'entend !). Elek Bacsik, s'il ne reprend plus la guitare, n'en oublie cependant pas ses premières amours et, en 1975, Bob Thiele lui produit un second album, hommage à Dizzy Gillespie et à Charlie Parker, Bird & Dizzy, a musical tribute. Il y revisite, au violon électrique et au violectra quelques uns des titres-phares des deux complices comme Ko-Ko, Night in Tunisia ou Groovin' high. Autour de lui, des "pointures" comme le batteur Shelly Manne, le ténor Warne Marsh, le trompettiste Oscar Brashear ou le contrebassiste Buddy Clark. S'il respecte à la lettre les partitions originales, il s'amuse avec les sons, n'hésitant pas à accorder et à désaccorder son violon durant un chorus [extrait audio].
En 1984, Elek Bacsik participe à l'Olympic Games Jazz Festival de Los Angeles. Ce sera l'une de ses dernières apparitions en public.
Il était très en avance pour l'époque estimera le guitariste Marc Fosset lors d'un blind-test en 1987. Il avait tout compris…Pour moi, c'est un type formidable; le premier à avoir réalisé un intelligent compromis entre l'âme tzigane et le style américain. Un jugement que n'est pas loin de partager François Billard, dans son Django Reinhardt, un géant sur son nuage (Lieu Commun), pour qui Elek Bacsik …associait un goût évident pour le jazz américain avec une approche hyper-virtuose, peut-être moins superficielle qu'il n'y paraît de prime abord, et qui évoque quelque peu Django, plus précisément le Django électrique. Au fond, conscient que sa popularité n'avait pas traversé l'Atlantique avec lui, Elek Bacsik caressera longtemps l'espoir de retourner un jour sur le Vieux Continent. En Europe, je suis très connu et très populaire et si je pouvais m'y reproduire, j'y mettrais tout mon talent, confiait-il innocemment à Leonard Feather en 1975. Il ne reviendra jamais en Europe. Largement oublié de la communauté du jazz et de la chanson, Elek Bacsik s'éteint le 14 février 1993 à Glen Ellyn, DuPage près de Chicago.

SixNeuf

 

<< page precedente

Page valide XHTML 1 Strict

V2 copyright 2000-2010 - Frédéric Roy Hit-Parade