Célébré par le public français au début des années 60, courtisé par bon nombre des vedettes de la chanson de cette époque, le guitariste tzigane Elek Bacsik sera passé, en une trentaine d'années, du firmament des stars à un quasi anonymat qu'il ne méritait certainement pas.
Les années 1940 auront été une décennie animée
pour le jazz américain. La cristallisation des goûts du public
autour du be-bop aura apporté son lot de protestations, voire de révulsion,
de la part de nombreux observateurs et critiques établis. En d'autres
termes, à cette époque, cette nouvelle forme de musique était
soit ignorée, soit dénigrée par la presse musicale. Au mieux,
certains magazines comme Time ou Life condescendaient à citer
Dizzy Gillespie et Charlie Parker. En revanche, l'intérêt
des européens pour le be-bop confinait à l'effervescence. Le critique Leonard
Feather rappelle que lorsque Django débarqua à New-York
en 1946 pour jouer avec l'orchestre de Duke Ellington, l'une de ses premières
requêtes fût : Je veux aller entendre Dizzy Gillespie
.
En Angleterre, le pianiste aveugle George Shearing, qui avait joué avec
Stéphane Grapelli durant son exil londonien, ajoutait l'étude
de Bud Powell à son catalogue mental de jeux pianistiques.
En à peine deux ans, Charlie Parker connaissait un succès
triomphal lors de sa première tournée européenne
en se produisant au Festival de Jazz de Paris.
Dans le même temps, le jeune Elek Bacsik, un musicien hongrois d'origine
tzigane s'abreuvait à la source du be-bop, captivé par la musique
de Dizzy et de Bird.
Né à Budapest le 22 mai 1926, Elek Bacsik (prononcez boutte-tchik)
avait étudié, auprès du grand Georges Cziffra, le violon
au Conservatoire de la capitale hongroise et interprété Brahms,
Paganini, Bach, Mozart [extrait audio] ou les standards tziganes avant de se consacrer à 19
ans, en autodidacte, à la guitare de jazz. Le jeu de Tal "Octopus" Farlow
et la technique du brésilien Laurindo Almeida, alors en tournée
en Europe, et notamment en Hongrie, avec le big band de Stan Kenton, l'avaient
fortement impressionné.
En 1949, il maîtrise déjà parfaitement son nouvel instrument
et l'orchestre dans lequel il joue (avec l'alto Geza Szabo et le trompettiste
Jozsef Quitter) vit l'aventure d'un premier disque.
Quelques années plus tard, Elek Bacsik part en tournée européenne
avec la formation de Mihaly Tabanyi. C'est à l'occasion d'un séjour
en Suisse où j'accompagnais Hazy Ostenwald que j'ai pu toucher pour la
première fois les disques de mes idoles
, racontera Elek Bacsik en
1975 à Leonard Feather. J'achetais tout ce que je pouvais trouver
.
En 1957, il se trouve en Italie où il se produit au sein du groupe de
Renato Carosone. Il y rencontre Dizzy Gillespie : Si je n'ai, hélas,
pas pu connaître Bird
, dira Elek Bacsik, j'ai eu l'insigne
honneur d'être présenté à Diz que j'ai retrouvé et
accompagné plus tard dans le Sud de la France, à l'époque
où il tournait en quintet avec, notamment, le pianiste et compositeur
Lalo Shifrin et le batteur Rudy Collins
.
Elek Bacsik débarque à Paris en 1959, après
avoir sillonné l'Espagne et le Portugal en faisant un crochet par le
Liban. C'est à Paris qu'il pourra enfin donner toute la mesure de son
talent en jouant le jazz qu'il aime. Il est engagé par le pianiste Art
Simmons. Ce dernier se produit alors au Mars-Club, un cabaret des Champs-Elysées
qui accueille, pour des bœufs légendaires, des musiciens américains
en tournée en Europe. Il y remplace le guitariste Pierre Cullaz, parti
remplir ses obligations militaires. Michel Gaudry est à la contrebasse.
A la fin de 1959, en compagnie d'Eric Dixon (flûte), d'Art Simmons (piano),
de Pierre Michelot (contrebasse), de Kenny Clarke (batterie) et d'Humerto (percussions),
il participe à l'enregistrement du disque Kenny Clarke, sa Batterie
et son Orchestre, avec Andy et les Bey Sisters. Il y tient le violon sous le
nom d'Al Back (dans Caravan, titre dans lequel il ajoute une surimpression
de pizzicati) et la guitare sous celui d'Alexis Backsix (dans Begin the beguine).
Le trio d'Art Simmons s'étoffe et devient quintet en accueillant le
vibraphoniste Michel Hausser et le batteur Art Taylor. Dans le même temps,
tout ce petit monde s'installe dans l'établissement que tient la chanteuse
Nancy Holloway.
Le début de carrière du hongrois rappelle à bien des égards
celle de Django Reinhardt. A l'instar de son illustre "cousin" (C’est
bien connu, nous autres bohémiens sommes tous un peu parents
dit
un jour Elek Bacsik, agacé d’être sans cesse décrit
comme le cousin de Django Reinhardt au prétexte qu’il partageait
avec le génial manouche des origines ethniques communes et une parfaite
maîtrise de la guitare de jazz), son style, son aisance, son touché puissant
[extrait audio], son éclectisme
sont appréciés et l'on commence à le
demander un peu partout. Ainsi, au début de 1960, au côté d'Art
Simmons, de Michel Gaudry et du batteur Daniel Humair, il enregistre deux plages
avec le groupe vocal Les Double-Six : For Lena and Lennie et Rat Race de Quincy
Jones. Il y tient une rythmique discrète mais qui rappelle dignement
celle de Freddie Green dans l'orchestre de Count Basie pour le compte duquel,
d'ailleurs, Quincy Jones avait signé les arrangements originaux.
Dans le même temps, il participe pour trois titres, au côté,
notamment, de Eric Dixon (tenor et flûte), de Benoît Quersin et
de Kenny Clarke, à l'enregistrement d'un album autour du trompettiste
Clark Terry.
En septembre de la même année, il est en studio avec la chanteuse
Barbara, qui s'accompagne au piano, et l'accordéoniste Freddy Balta
(celui d'Yves Montand) pour graver le magnifique Barbara chante Brassens, un
25 cm de huit titres [extrait audio]. Ce disque sera suivi, en janvier 1961, d'un
Barbara chante Brel, un autre 25 cm, de 9 titres cette fois, avec le même
personnel.
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